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Collaborateur : l'homo-collaboratus, figure idéalisée du travailleur du XXIème siècle ?

Bonheur et Travail

6/17/2019

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Collaborateur : kézako ?

Le terme de collaborateur est apparu très récemment dans le langage courant, ou “novlangue” (langue inventé par Georges Orwell dans son roman dystopique 1984 et qui désigne aujourd’hui toute déformation de la langue liée au monde professionnel). Tout comme le terme de chief happiness officer par exemple, le terme “collaborateur” vient remplacer celui de “salarié” qui, pour Danièle Linhart, sociologue et directrice émérite du laboratoire Genre, travail et mobilités au CNRS, est trop empreint de la relation de subordination qui lie le salarié à son employeur. En effet, comme elle le précise dans son livre, "la Comédie humaine du travail, de la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale" le concept de subordination est défini par la Cour de Cassation depuis 1996 comme "l'exécution d'un travail sous l'autorité d'un employeur qui le pouvoir de donner des ordres et des directives, d'en contrôler l'exécution et de sanctionner les manquements du subordonné”, et est inscrit donc dans le terme de salarié. La valeur symbolique est forte. Le terme "collaborateur" pour Danièle Linhart, sous-tend, lui, une relation plus équilibrée des différents salariés avec la hiérarchie : tout le monde est collaborateur, et donc tout le monde est sur un même pied d’égalité.

"Le collaborateur : l'homo-collaboratus, figure idéalisée du travailleur du XXIème siècle ?  "

“En pratique, c’est un concept que l’on retrouve notamment dans la rhétorique de l’entreprise libérée où l’on considère chacun comme son propre manager. C’est encore une manière de masquer ou d’invisibiliser ce lien de subordination.” soutient-elle dans une interview au nouvel Obs.

Salariat vs collaboration : la nouvelle terminologie managériale

Or parler de collaborateur au lieu de salarié c’est aussi, finalement, essayer de faire passer l’idée que ce lien de subordination est accepté : on valorise la collaboration, qui est censée se faire de plein gré, au lieu de la subordination, qui implique une relation de soumission à la hiérarchie.

Mais cette nouvelle terminologie n’est pas sans conséquence : “Présenter les individus au travail comme des collaborateurs s’apparente à un recadrage de l’organisation, délibérément présentée comme une structure unitaire et cohérente. La diversité et les asymétries qui la caractérisent sont dès lors occultées : que deviennent les stratégies individuelles, les logiques d’action, les cultures professionnelles, les rapports sociaux et hiérarchiques ?” (Jean-Luc Bouillon and Elise Maas, « Figures de l’individu au travail, figures du « collaborateur » », Communication et organisation, 36 | 2009, 56-68.)

Ce recadrage va de pair avec la demande d’un engagement de la part du collaborateur, engagement qui en va de son épanouissement personnel, d’où la place grandissante également des formations et coaching en entreprise. On n’est plus seulement “salarié” mais aussi collaborateur donc partageur, individu engagé, ami de ses collègues… Le mot de collaborateur porte avec lui une vision idéalisée de l’entreprise qui symbolise le vivre-ensemble et la fluidité des communications dans l’entreprise. Or de plus en plus, l’entreprise va vers un modèle d’entreprise qui se parle.

Télétravail, travail solo, missions détachées … le travail à distance change t-il la donne ?

Mais cette relation de subordination peut avoir tendance à s’étioler à mesure que le droit à la déconnexion fait son chemin et que le télétravail gagne du terrain : de nouvelles habitudes de travail dans l’entreprise changent les contours du terme collaborateur : homo collaboratus, le travailleur l’est mais de loin. Selon les sources, le télétravail concerne en France entre 8 et 17,7% de travailleurs, même s’il n’existe pas de chiffres officiels. En réalité, le collaborateur s’émancipe de plus en plus de cette relation de subordination et peut réussir à faire sien ce terme qui le désigne, en choisissant ses modes de travail. Il prend aussi de plus en plus une distance avec ses collaborateurs, en cloisonnant tant bien que mal vie privée et vie professionnelle.
Pour en savoir plus sur ce sujet, vous pouvez d’ailleurs consulter comment sauter le pas du télétravail, ou être nomade au travail).

En résumé : la notion de collaborateur porte l’espoir d’une communication plus fluide et d’un travail en véritable partenariat avec les autres, mais il ne doit pas servir à cacher une relation de subordination non-assumée dans l’entreprise.

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