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La liberté du travailleur du savoir : entre droit et devoir de déconnexion

6/15/2016

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Manel El Robrini

En 1950, Peter Drucker prédit l’évolution de la société : l’économie reposerait désormais de plus en plus sur les technologies de l’information et surtout sur leurs utilisateurs, à savoir les travailleurs du savoir. Prophétisant ainsi l’avènement d’une économie de la connaissance, le « pape du management » des organisations insiste alors sur le lien entre compétitivité des entreprises et management de ces ouvriers 2.0. La clé de ce nouveau management ? La liberté.

Il ne s’agit plus de gérer les hommes mais de les guider.

Productivité, liberté et temps de travail

Aujourd’hui, avec les nouvelles technologies, le temps et la durée du travail constituent un des terrains d’application phares de ce précepte de Drucker. La productivité d’un cadre n’ayant plus rien à voir celle de l’ouvrier taylorisé d’hier, la liberté contemporaine a grand besoin d’une redéfinition.

En effet, si autrefois tout ce qui ne relevait pas du temps de travail rentrait dans la catégorie inverse du temps de repos, la frontière n’est plus si nette. Nous vivons désormais avec nos ordinateurs, smartphones, tablettes et autres bureaux modernes portables. Notre performance repose de plus en plus sur la polyvalence et la mobilisation généralisées. Au contraire des tâches commençant à la première pièce montée sur ligne de production et s’achevant avec l’arrêt de l’usine à 19h, nos activités souvent purement neuronales ne connaissent pas vraiment de pause. Qui n’a jamais répondu à un mail professionnel dans le métro, pendant son théorique temps de repos donc ?

Ainsi, l’équation temps de travail / temps de repos se complique.

Droit et devoir de déconnexion

D’aucuns voudraient donc redéfinir la liberté du travailleur du savoir. Dans cette perspective, le rapport de septembre 2015 sur « la transformation numérique et la vie au travail » de Bruno Mettling formalise la discussion sur les notions de droit et de devoir de déconnexion.

Pour le moment, si la nécessité de la déconnexion apparaît comme une évidence, plusieurs questions pratiques font encore débat.

S’agit-il d’un droit individuel que chaque salarié aurait le soin de faire respecter dans sa relation avec son employeur, sachant l’inégalité structurelle de cette relation ? Ou s’agit-il d’un devoir qu’il incomberait à chaque employeur de faire appliquer dans son organisation, notamment via la signature d’accords collectifs ?

Parce qu’il reste difficile de refuser de se connecter le week-end quand un dossier à boucler pour le lundi arrive sur votre bureau le vendredi à 16h, des accords collectifs sur le droit à la déconnexion ont vu le jour depuis quelques années. Ainsi de l’accord national interprofessionnel du 19 juin 2013 stipulant que « les entreprises chercheront les moyens de concilier vie personnelle et vie professionnelle […] par l’institution de temps de déconnexion. »

Cependant, ces timides recommandations sur un droit individuel se sont rapidement heurtées à la réalité. Et, dans les entreprises peaufinant leur image de « best place to work », certains partenaires sociaux sont arrivés à des accords beaucoup plus contraignants sur une obligation de déconnexion. En février 2014, l’accord Réunica, par exemple, précise clairement qu’« un collaborateur n’a pas à envoyer des courriels pendant une période de suspension du contrat de travail (congés payés, arrêt maladie, RTT…).»

Le projet de « loi travail », adopté en première lecture par l’Assemblée nationale le 12 mai, renforce cette tendance à la négociation collective au niveau de l’entreprise. A partir du 1er janvier prochain, les salariés auront un « droit à la déconnexion dans l’utilisation des outils numériques » dont les modalités seront définies par accord collectif ou, à défaut, par l’employeur.

De la responsabilité individuelle

La liberté du travailleur du savoir est donc encore en chantier. Entre croissance du télétravail mais aussi nécessaire prévention des risques psychosociaux, burn-out compris, des enjeux contemporains forts font partie du débat sociétal et juridique. La quadrature du cercle consisterait à concilier d’un côté, une demande d’autonomie et de respect de leur équilibre vie privée / vie professionnelle de la part des salariés, et de l’autre, l’obligation de préserver la santé et la sécurité de ses collaborateurs pour l’employeur.

Mais si le débat s’oriente de plus en plus sur la recherche de règles collectives pour garantir la liberté de chacun, il ne faut pas oublier que chacun peut également s’interroger sur ses propres comportements.

Comme Jean-Emmanuel Ray, spécialiste du droit du travail, aime à le répéter, « le droit n’est pas la vie ». Ainsi, « se limiter aux règles juridiques est donc inefficace : s’agissant par exemple des mails, chacun d’entre nous est victime, mais aussi bourreau voire maso (qui sème le courriel récolte des courriels). Car ils ne tombent pas du ciel : quelqu’un les envoie (en diffusion à tout le service), souvent en « Très Urgent » (pour paraître important), les transfère (« Pour info »), et surtout « Répond à tous » (pour montrer son activisme) …L’essentiel est d’abord de trouver des règles de savoir-vivre communes pour travailler ensemble, mais aussi manager autrement dans le monde du numérique. »

La liberté par le droit, oui. La liberté par une culture de respect mutuel, aussi.

Références

- Sur Peter Drucker

- L'ère des travailleurs du savoir

- Sur le droit et le devoir de déconnexion.

- Droit à la Deconnexion & Burnout

- Droit du travail, droit vivant, Jean-Emmanuel Ray, 24e édition

 

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